Rencontre avec Naila Kettaneh Kunigk - Galerie Tanit, Beyrouth

Rencontre avec Naila Kettaneh Kunigk - Galerie Tanit, Beyrouth


Vous exercez le métier de galeriste depuis plus de 40 ans. Quelles sont les principales évolutions de votre profession dont vous avez été témoin ?

Ces 40 années de pratique m’ont notamment gardée d’erreurs à ne pas commettre. Il ne s’agit pas d’exposer ses amis artistes par exemple mais d’établir une programmation visuelle et intellectuelle sans pour autant ētre pris au piège des catégories ou des écoles (néo-expressionisme , minimalisme, etc.).

La Galerie Tanit et ses collègues se sont professionnalisées au fil des années. En 1973, Münich comptait 12 galeries d'art contemporain. On en dénombre 80 aujourd’hui. Les galeries sont en 2015 des multinationales employant de 30 à 80 personnes. Du point de vue du public, acquérir des pièces d’art contemporain manifeste un statut social. En d’autres termes et pour parler simplement, être galeriste dans le domaine de l’art contemporain est devenu un vrai business.

 

En 1972, vous inaugurez un premier espace à Munich, en 1989 une nouvelle galerie à Cologne et en 2007 la Galerie Tanit de Beyrouth. Quelle est la spécificité de chacun de ces espaces ?

L’espace de Cologne (que j’ai dū fermer pour des raisons familiales) était de dimensions énormes, “à l'américaine”, comme celui de Beyrouth aujourd’hui. A Munich la Galerie à Maximilian str., une des rues centrales de la ville, est bien plus intime (200 mètres carrés). Dans un grand espace on peut montrer des œuvres de larges dimensions et les faire dialoguer. Dans un espace articulé autour de plusieurs pièces le travail est de nature rythmique.

 

Que présente et représente la Galerie Tanit ? Quelle est son expertise ? Son style ?

La Galerie Tanit à Munich et son espace à Beyrouth présentent aussi bien de l'art émergeant que des mouvements et/ou des artistes devenus des références incontournables avec le temps. Nous avons été les premiers en Allemagne à diffuser l'Arte povera ou à montrer les clichés vintage de Man Ray en parallèle des œuvres photographiques des Becher, de David Hockney, Helmut Newton, Thomas Demand ou de Fouad el Khoury. La Galerie Tanit a aussi fait le choix de diffuser les travaux d’une école originaire de Munich, issue de l'architecture, avec Gerhard Merz, Ulrich Horndash ou Bodo Buhl comme principaux représentants. L'art conceptuel avec des expositions de Urs Luthi à Munich, Cologne et Beyrouth a également eu la part belle ainsi que l'art minimal avec des monographies de Donald Judd, Dan Flavin, Sol LeWitt ou Brice Marden.

 

Quelles ont été les expositions clés de Tanit et pourquoi ?

Difficile de hiérarchiser mais parmi les représentants de l’Arte povera les expositions personnelles de Michelangelo Pistoletto puis de Giovanni Anselmo ont été très marquantes pour le public. J’ai également un souvenir vivant des grands dessins que Sol LeWitt avait fait peindre sur les murs de la galerie ainsi que ceux de Hamish Fulton quelques temps plus tard. Thomas Demand et Rosemarie Trockel ont produit leurs premières expositions avec nous. Ce sont des stars aujourd'hui. Et puis il y a exactement 10 ans nous présentions à Munich "Présent-Absent", la première exposition de groupe de jeunes artistes libanais. En faisaient partie : Fouad el Khoury - qui par la suite a fait un solo show à la Lenbachhaus de Munich -, Joana Hadjithomas et Khalil Joreige, Gilbert Hage, Jalal Toufic et Akram Zaatari. Pourriez-vous nous faire part de votre perception de la scène libanaise de l’art contemporain ? Aujourd'hui la scène artistique libanaise est en ébullition. On crée à tout va : photographie, films, installations, performances, peinture. Un groupe d'artistes a choisi de réaliser un archivage de la guerre. Il est temps selon moi de sortir de cette phase. Notre travail de galeriste est d'accompagner les plus jeunes artistes dans leurs choix sans pour autant empiéter sur leur travail.

 

Comment qualifieriez-vous le public de votre galerie ? Qui sont ses clients ? Des institutions publiques, des collectionneurs privés? Sont-ils pour la plupart des collectionneurs de la région ou principalement des étrangers ?

Notre public à Beyrouth est jeune et cultivé. Il est évident que des œuvres qui semblent a priori chères, comme celles de Taryn Simon - que nous avons montrées en novembre 2014 - ont du mal à trouver acquéreurs malgré leur immense notoriété. Notre métier consiste à éduquer nos visiteurs et à aider les personnes interessées par notre travail à faire des choix. A Beyrouth la galerie attire des collectionneurs privés ainsi que de grandes institutions privées locales mais peu de clients étrangers. Nos interlocuteurs sont rarement des musées. En Europe a contrario nous travaillons beaucoup avec les musées et également pour d’importantes collections privées européennes et américaines. La Galerie Tanit est très active dans le circuit des foires internationales.

 

Quelle est la réception des artistes libanais au sein des marchés (Europe, Mena) où vous les représentez ? 

Nous présentons des artistes libanais depuis dix ans en Europe à Paris Photos par exemple et toujours avec succès. En 2014, nous avons opté pour un solo show de Lamia Ziade à Art Paris qui a été remarqué. Ceci dit les foires se multiplient et il nous faut faire des choix stratégiques si nous voulons rester dans la course. Dans la région Mena, à Beyrouth, Abu Dhabi et Dubai, la réception est plus mitigée. Cette année nous avons choisi de court-circuiter l'approche traditionnelle (“belles pièces cherchent acquéreurs”) en présentant simultanément 3 films de Fouad el Khoury intitulés "Le plus beau jour". On verra bien. Pour ce qui nous concerne, ces foires n’enregistrent pas des transactions nombreuses mise à part la vente de quelques grandes toiles de Nabil Nahas à des princes et princesses.

 

Etes-vous vous-même collectionneuse ? Si oui, pourriez-vous nous toucher deux mots de vos pièces de prédilection ?

Oui j'aime collectionner et j'essaie de garder les œuvres dont je fais l’acquisition. J'ai été contrainte en tant que jeune galeriste de me défaire de certains travaux dans la mesure où l'explosion de certaines cotes me donnait les moyens de faire marcher la galerie au quotidien ou de produire de nouveaux projets. Pour parler de cette partie du monde, j'ai acheté très jeune des œuvres de Nabil Nahas et de Fouad el Khoury que j'ai toujours conservées. Je détiens par ailleurs des photographies des Becher ou de Cy Twombly que j’ai toujours un immense plaisir à regarder.

 

Auriez-vous un conseil à donner à ceux qui auraient l’envie d’acquérir une œuvre, voire de commencer une collection ?

Il faut acheter avec ses yeux et pas seulement en suivant les conseils d’experts en investissements sinon les œuvres deviennent en quelque sorte des actions, non encore cotées en bourse mais en salles des vente. Il est essentiel de connaître ce que l’on aime et de se fixer un budget d’acquisition, de ne pas attendre les foires ou tout est plus cher - ce qui s’explique logiquement - mais plutôt de prendre le temps d'aller dans les galeries et les musées pour se faire une opinion sur ce que peut être la qualité d'une œuvre. Avec le temps le collectionneur comprend de mieux en mieux quelle pièce rechercher et où la trouver. Une galerie peut aussi servir de conseiller. S’il s’agit de générer de l'argent ou de maintenir un capital, il vaut mieux acheter des valeurs dites sûres et ne pas les payer trop cher pour pouvoir un jour les revendre. Une autre technique consisterait à acquérir les œuvres de jeunes artistes "prometteurs" représentés par de bonnes galeries et de les suivre.

 

Conseilleriez-vous à des proches d’investir dans l’art de la région ?

J'encouragerais bien sûr l'achat d’œuvres d'artistes locaux à des ressortissants du Liban ou de la région car c'est le seul moyen de nous doter d’un patrimoine artistique. Il faut pour autant être exigeant avec les jeunes créateurs et les encourager à améliorer en permanence la qualité de leur production quel que soit leur domaine. C’est un plaisir toujours renouvelé de voir l'œuvre d’un artiste traverser des frontières et être communément reconnue. C’est le travail des galeries mais aussi le mérite des collectionneurs qui, ensemble, donnent à voir et partager l’originalité.

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