Rencontre avec Hassan Darsi, artiste

Rencontre avec Hassan Darsi, Artiste 

 

En 1995, vous fondez l’association La Source du Lion, à la fois “projet d’artiste” (au singulier) et espace de création, situé à Casablanca. Pourriez-vous nous parler de ce projet qui habite tant le lieu, la ville que votre pratique elle-même ?

 

“La Source du Lion” (Ain Assabouâ) répondait effectivement à mon désir d’artiste de me créer mon propre espace de travail dans lequel je pourrais évoluer et développer mes recherches, ayant vite compris au sortir de l’école que les cadres institutionnels marocains n’offraient pas de possibilité d’épanouissement aux jeunes artistes. Par ailleurs et avec le temps, La Source du Lion est devenue cet espace de réflexion et de travail pour de nombreux artistes marocains désireux que leur démarche soit en résonance avec le contexte social, politique et culturel marocain.

 

 

Les projets développés au sein de ce lieu sont conçus et présentés en tant que «Passerelles artistiques», engageant l’art et les artistes dans des processus confrontés au contexte local - social, politique, économique, environnemental et culturel. Quelle place occupe la dimension de participation - d’autres artistes ou du public - au sein de votre travail ?

 

La dimension participative de certains de mes projets est inversement proportionnelle au cloisonnement dans lequel sont maintenus depuis très longtemps l’art et les artistes sur place. L’enjeu pour moi était de produire des processus artistiques allant à l’encontre de ces stratégies politiques et par la même d’interroger les possibles transformations que de tels projets artistiques peuvent, sinon intégrer, au moins susciter au sein d’une société.

 

 

À partir de 1999 vous développez une pratique systématique de la dorure dont vous recouvrez des objets banals (chaise de jardin, télévision, poupée) mais aussi des espaces publics : la façade d’une galerie d’art de Casablanca (2007), les blocs en béton de la jetée du port de Guia de Isora à Tenerife (2007) et ceux de la jetée du port de Marseille (2012). Pourriez-vous nous parler de ce travail ? Quelle dimension le travail en série confère-t-il à cette recherche ?

 

L’or est l’indice suprême du pouvoir. A travers le projet “Applications dorure 1999-2015” je revisite sans cesse cet attribut en passant par une diversité de mediums : objets, architecture, photographies, performances. J’essaie par le choix des lieux et des supports de décaler cet attribut pour le précipiter vers la fragilité, la rupture. La couleur de l’or, signe d’apparat, devient alors un signal de danger.

 

 

La série de photographies que vous présentez au public de Artscoops.com relève de ce travail de dorure. Pourriez-vous nous parlez plus en détails des œuvres accessibles en ligne?
 

La série “Vagues dorées” s’inscrit parfaitement dans ce propos. Les photographies ont été prises un jour de grosse houle à Casablanca, à l’endroit même ou de gigantesques projets d’aménagement du territoire sont actuellement en cours. Les lois sur le littoral et sa protection n’ont pas encore assez de place dans nos sociétés. Nous sommes déjà témoins d’erreurs de calculs et de projections concernant des projets économiques aux larges répercussions. La série “Vagues dorées” est un geste artistique minimaliste conçu et exécuté en résonance à des questions macro-sociétales.
 

 

De 2002 à 2008 vous réalisez un projet sur le parc de l’Hermitage, militant pour la réhabilitation de cet immense espace “vert” laissé à l’abandon par les administrateurs de la ville. Ce travail, de nature collaborative, a pris la forme d’une maquette reproduisant le parc dans son état de détérioration avancée. La maquette fait aujourd’hui partie de la collection du Centre Pompidou. Le Parc de l’Hermitage a été entièrement rénové par la municipalité suite à la présentation et à la médiatisation de votre œuvre. Selon vous, « La maquette est une œuvre, mais c'est d'abord un outil ». Dès lors quel est le statut de l’œuvre d’art ? Qu’est-ce qui fait œuvre dans ce projet : le processus ou bien le résultat ?
 

Je serais tenté d’inverser la question : qu’est-ce qui fait projet dans une œuvre ? Pour moi, il est essentiel qu’une œuvre fasse projet, si tenté que l’art ait à voir avec les projets de sociétés humaines.

Ce projet s’appuie sur un processus d’élaboration d’une œuvre - « la maquette » - qui renvoie à une réalité, en mettant au centre de cette construction la notion d’échelle (la mesure donc). Lorsque la réflexion qui anime une société n’est pas d’échelle adéquate à sa réalité il en résulte une situation similaire à celle de ce parc, qui lui-même est emblématique de bien d’autres enjeux de sociétés à l’heure actuelle.

 

 

La maquette de l’Hermitage marque le début d’une série d’actions et de travaux liés à des questionnements sur la ville, l’architecture et les espaces publics : « Le lion se meurt », « Le passage de la modernité », « Le square d’en bas », « Point zéro » ou « Le toit du monde ». Pourriez-vous nous parler de ces œuvres où activisme et créativité semblent intrinsèquement liés?

 

Tout est profondément lié. L’observation et l’inventaire de ce qui se fait et ce qui m’entoure participent naturellement à l’élaboration de mes œuvres que je souhaitent à la fois justes dans leur formes et capables de définir mon projet de vie.

 

 

La maquette de l’Hermitage a fait l’objet d’une acquisition par le Centre Pompidou. Elle est actuellement exposée dans le cadre de l’exposition “Une histoire. Art, architecture et design, des années 80 à aujourd’hui” (2 juillet 2014 - 7 mars 2016), sous le commissariat de Christine Macel qui réunit ainsi les œuvres de créateurs “représentant cinquante-cinq pays”. Michel Gauthier, conservateur au Centre Pompidou chargé de la scène artistique marocaine insiste sur la dimension citoyenne et locale de votre travail. Situez-vous pour autant votre œuvre géographiquement ?

 

Tous ces projets traversent et sont habités par une diversité de lieux, de contextes et d’histoires. Ils opèrent finalement une sorte de glissement d’un territoire à un autre, à l’intérieur de ma ville ou dans Charleville-Mézières la ville de naissance d’Arthur Rimbaud (“Point zéro”, 2014), à Ténérife ou à Marseille… Le délabrement d’un magnifique parc à Casablanca, ne fait-il pas écho au délabrement du monde actuel ?

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